GALERIECIVRAC

21 juillet 2018

Présentation philosophique de Rémi Letrou le 21 juillet à 18h au Logis de Civrac

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18 juillet 2018

Stéphane Carbonne en résidence au Logis de Civrac

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Stéphane Carbonne en pleine création.
Actuellement en résidence au Logis de Civrac, jusqu'au vernissage de l'exposition, le vendredi 20 juillet.

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25 juin 2018

Du 20 juillet au 18 août au Logis de Civrac (17)

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20 juin 2018

Le Logis de Civrac

Afin de mieux connaître le lieu de la prochaine exposition, l'association GALERIECIVRAC vous propose une courte page d’histoire.

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Les origines de Civrac

Situé aux limites de la commune avec Crazannes et Plassay, le logis de Civrac semble daté du milieu du XVIIème siècle. Construit à l’origine pour servir de demeure à l’intendant du seigneur de Crazannes, son nom atypique lui est venu plus tard, sans doute vers 1701, date figurant aujourd’hui sur le porche marquant l’entrée du domaine et à la suite d’une histoire originale comme on aime les raconter.

Vers 1670, la demeure principale n’est alors qu’un simple rectangle entouré de quelques dépendances (puits, four à pain, étable et pigeonnier). Elle est habitée par M. Bureau intendant du seigneur de Crazannes, Pierre Acarie du Bourdet, lieutenant général de l’artillerie à l’arsenal de Paris, au moment de son décès sans enfants.

La seigneurie de Crazannes revient alors à une lointaine et toute jeune cousine de Pierre Acarie, Angélique Acarie alors agée d’environ 16 ans et orpheline : son père étant décédé alors qu’elle avait tout juste un an lors du siège de Valenciennes en 1655.

Lorsque qu’Angélique hérite de Crazannes, elle découvre que la seigneurie est criblée de dettes. Pourtant celle-ci semble si florissante avec ses champs de céréales luxuriantes, ses carrières et son port sur la Charente qui permet d’alimenter la ville de Rochefort alors en plein essor. Interpellée, avec le peu d’argent qui lui reste, elle décide de faire réaliser une enquête et découvre que M. Bureau, devenu son intendant, a largement puisé dans les caisses pour se faire construire sa belle demeure, à l’époque bien plus confortable que ne l’est le château de Crazannes qu’elle considère sombre et plein de courant d’air. Après une longue procédure elle parvient à faire enfermer dans les prisons de Saintes son intendant dont la demeure est saisie et réattribuée à Angélique.

La procédure a permis de faire patienter les créanciers et les revenus du domaine ont permis à Angélique de vivre correctement, mais les dettes sont toujours là. Son histoire et son caractère lui ont permis d’acquérir une certaine réputation régionale. Sa jeunesse aura fait le reste, car elle parvient à épouser le 12 janvier 1678, en l’église de Geay, Charles de Durfort, marquis de Civrac, de 20 ans son aîné. Sans doute amoureux fou de cette jeune fille de 24 ans, il lui rembourse toutes ses dettes et quitte son domaine pour s’installer dans la demeure de l’ancien intendant qu’il s’empresse de commencer à agrandir en lui adjoignant deux pavillons de part et d’autres. Il ajoute également plusieurs dépendances : étable et écurie (malheureusement disparue aujourd’hui). Cette maison, très confortable pour l’époque, devient alors et pour une courte période la nouvelle seigneurie de Crazannes. C’est sans doute à cette époque qu’elle prend le nom de Civrac.

En 1698, après avoir eu une fille, Henriette Françoise de Durfort de Civrac, Angélique devenu marquise de Civrac devient veuve à 44 ans. Elle a acquis de beaux quartiers de noblesse qu’elle s’empresse de mettre en avant en faisant construire le très beau porche surplombé de dés de justice qui marque l’entrée du logis. Elle fait insérer ses armes à l’Armorial de Guyenne et répond à l’appel de la cour désormais installée à Versailles en y accompagnant sa fille, qu’elle cherche à marier à un beau parti.

En dépit de ce qu’écrit Mme de Sévigné dans ses correspondances au sujet d’Henriette (« Nous avons reçu ce jour Henriette de Durfort de Civrac, fille d’Angélique Acarie du Bourdet, à la cour. Présentée par sa mère, elle est issue d’une belle, ancienne et noble famille, mais, mon dieu qu’elle est laide… »), Angélique parviendra à ses fins mais non sans difficultés et intrigues. Elle assiste le 20 mai 1721 au mariage de sa fille avec Charles Louis Auguste Fouquet, duc de Belle-Isles, promis à un bel avenir puisqu’il deviendra Pair et Maréchal de France.

Angélique ne savourera pas longtemps son succès, puisqu’elle décède en 1722, tout juste un an avant sa fille Henriette, morte en couche. La seigneurie de Crazannes passe alors dans d’autres mains et est démembrée. Le logis de Civrac est vendu mais son nom, si original pour la région, restera et ce n’est que bien plus tard que le domaine sera rattaché à la commune de Geay.

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19 juin 2018

Logis de CIVRAC – du 20 juillet au 18 août 2018

En échos à l’exposition réalisée au mois de mai au Château de La Bristière (Echillais), l'association GALERIECIVRAC vous ouvrira le Logis de Civrac pour une exposition sur le thème HUMANITÉ-Animalité du 20 juillet au 18 août 2018. Durant cette période, l’accueil du public est prévu tous les week-ends de 16h00 à 19h00 et un événement est organisé chaque samedi à partir de 18h00.


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C’est avec un regard neuf que les artistes exposés Sylvie Berry, Benjamin Carbonne, Stéphane Carbonne, Hubert Duprilot, Didier Guerandelle, Jean-Christophe Pratt, Piötr Wojcik, Hélène Yousse et Johannes Zacherl ont accepté de relever le défis de ce thème miroir de celui de l’exposition de mai. Un lieu différent, un autre point de vue, une autre approche thématique et artistique…

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18 mai 2018

Projection de films en Nocturne le 19 mai de 21h00 à 23h00

Avec le film de la performance de Benjamin et Stéphane Carbonne.

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Exposition ANIMALITÉ-Humanité du 5 au 20 mai 2018

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16 mai 2018

ANIMALITÉ-Humanité - Rémi Letrou (le 12 mai 2018)

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ANIMALITÉ – Humanité

« Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,
Baisse son cou lugubre et sa tête égarée ;
(...)
Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni,
Son œil plein des stupeurs sombres de l'infini,
Où luit vaguement l'âme effrayante des choses. »

Hugo Melancholia (1838)

Si ces propos commence par quelques vers de Hugo , ce n'est pas pour construire un discours éthique sur l'animal ; bien que l'on sache que le poète fut le premier a s'intéresser à leur étrange condition et à proposer une loi en leur faveur. Mais bien parce qu'il s'agit d'éclairer cette conférence par la parole d'un poète, c'est-à-dire un artiste, un artiste de la parole (et l'on verra que cela a quelques sens avec ce qui va suivre), qui rend hommage à l'oeil et au regard d'un animal capable de percevoir l'âme des choses.

Sur l'affiche de l'exposition, Animalité est en majuscule d'imprimerie comme si l'animal était le roi du spectacle, la force où se puise la naissance de cette exposition. Or, c'est cela que je veux d'abord interroger : pourquoi la condition animale serait-elle un pont vers l'art et particulièrement vers cet art que l'on dit expressionniste ?

Il est à noter que dans le titre de l'exposition, il n'y a pas que l'animalité, mais aussi l'humanité, notre condition ; et que les deux marchent côté à côte, liés par le tiret et comme inséparables. Bien sûr en effet qu'on ne saurait séparer l'homme et l'animal, car ils sont tout d'abord dans une proximité de chair. L'homme est avant tout une chair animée. Anima, ce mot latin qui a donné aussi bien l'âme que l'animal : le fait d'être en mouvement, capable d'autosuffisance. Car l'homme de ce point de vue est d'abord et avant tout un animal, comme la génétique ou la paléontologie nous l'apprennent aujourd'hui, mais comme déjà le concevait Aristote dans le Peri psuche, où il dote l'homme de trois âmes : végétative, animale et noétique. Si seule la dernière, l'âme noétique, appartient en propre aux hommes, les êtres humains partagent avec les vivants les deux autres niveaux d'âmes, notamment l'âme animale qui permet la sensation. L'animal, comme l'homme, sent le monde, le ressent ; comme vient enfin de le reconnaître récemment notre code civil en donnant à l'animal le statut de « créature sensible ». Comme l'animal, nous avons donc un rapport avec le monde. Nous sentons le monde, c'es-à-dire que nous le laissons entrer en nous, interagir avec nous. C’est ce que Bichat appelle l’« animal vivant au-dehors». Pour être animale, la vie en effet doit être une vie de relation et intégrer le rapport au monde.

On conçoit déjà ce que l'art pourra tirer de ce rapprochement. Il n'est pas d'artiste qui ne soit saisi par le monde qui l'entoure et qui essaie d'en traduire et dire l'essence.

L'homme est donc en son fond une animalité, il agit et vit branché sur son environnement. Merveilleuse découverte qu'a confirmé par exemple la psychanalyse lorsqu'elle a fait de l'enfant une chair fragmentaire, traversé par le monde, sans capacité à se replier sur soi pour affirmer son être. La découverte psychanalytique au début du XXe siècle (et nous y reviendrons) ; c'est ce lien intime de l'homme avec ce qui le précède, avec l'organique, avec le milieu, avec le sensible qui n'est pas encore intelligible. De ce point de vue là, l'animalité n'est plus très loin. Comme l'écrit Jung :

"Chez l’homme moderne, l’instinct (l’animal) est le plus souvent réprimé, repoussé,voire nié. Morale et éducation ont pourvu l’instinct, l’animalité de caractéristiques négatives à rejeter. L’homme, par la volonté, est en effet capable de dominer ses instincts, mais l’animal ne disparaît pas. L’acceptation de l’âme animale est la condition de l’unification de l’individu, et de la plénitude de son épanouissement ." C.G.JUNG. Le processus d’individuation ; L’homme et ses symboles

Sous cet angle du rapprochement avec l'animal s'est créée toute une mythologie, celle du cerveau reptilien, de l'homme moutonnier, troupeau, du singe savant. Ainsi sous la face splendide de l'humanité percerait le territoire de l'animal.

Pourtant, comme le titre de cette exposition nous conduit à le penser, animalité et humanité ne se confondent pas ; mais reliées par un tiret, elles se déplacent sur deux chemins séparées. Animal-ité ou human-ité, ce sont deux essences distinctes. Animal et humain sont avant tout des genres, des éléments de classification que seul un homme peut construire : c'est lui qui isole et sépare les êtres en leur donnant une place. Ce travail de la classification, l'homme ne peut le faire que parce qu'il est doué de ce que les grecs appelait un logos, une raison dans une traduction moderne incomplète, ou plutôt une parole raisonnante, capable d'articuler les objets et les choses. Aristote disait : l'homme est zoon logon ekon, animal doué de raison. Car voilà, l'homme parle, mais pas les bêtes… et c'est bien leur malheur. Les animaux communiquent, mais ils ne sont pas capables comme nous de tracer une limite entre les différents êtres, notamment ils ne sont pas capables de circonscrire leur propre être pour se faire appeler « sujet ». Car l'homme ne devient homme qu'en traçant en lui la limite entre sa part animale et ce qu'il veut être. Pour devenir homme, l'animal humain doit donc se dépasser lui-même (voilà pourquoi dans le titre de l'exposition, Humanité vient après animalité). Comme le disait A. Kojève C’est en détruisant l’animalité présente en lui, en la dépassant, que l’humanité de l’homme peut se développer. Humain, il peut l’être seulement dans la mesure où il transcende et transforme l’animal qui est en lui ; il peut l’être seulement parce qu’il est capable de dominer et de détruire son animalité même. Kojève résume ainsi cette situation : l’homme est une maladie mortelle de l’animal. La différenciation, il ya bien longtemps, à un moment donné du processus de l’évolution, entre être humain et être animal, loin d'avoir permis des séparations claires entre des entités qui seraient distinctes, a eu lieu à l’intérieur même du support. La « césure » ou le clivage entre « vie animale » et « vie humaine » passe avant tout à l’intérieur de l’« homme vivant ». L’homme abrite ainsi une dualité de natures, séparées comme par une frontière mobile passant à l’intérieur de l’homme… .

L'homme se définit donc entièrement par sa capacité à tracer des limites, des frontières et à articuler ce qu'il a ainsi séparé. L'homme projette du sens sur le monde à travers sa raison, l'animal lui, comme le dit Von Uexkull, est pauvre en monde.

C'est donc par la parole, par le verbe, comme le rappelle la genèse, que l'homme advient depuis Dieu. Et c'est pourquoi l'essence divine de l'homme est aussi sa capacité à séparer le profane du sacré, en plaçant entre les deux l'interdit, le « tu ne dois pas ». C'est pourquoi aussi dans la Bible les animaux n'ont pas d'être tant que Adam n'est pas venu leur donner un nom (Genèse 2 19-20). C'est pourquoi enfin les bêtes dans le livre sacré incarne si souvent la faute. D'ailleurs si le péché originel s'incarne dans le serpent, la tromperie première de cet animal vient du fait de sa parole : un animal parlant ne peut-être que le symbole d'une confusion, d'un désordre et le serpent trompe Eve en osant s'élever contre la parole de Dieu.

En usant du logos, l'homme peut ainsi donner forme au monde, le constituer. Par la Raison, l'homme prend d'abord contrôle sur soi ; il expulse l'instinct et se rend maître de sa propre nature, en devenant la figure du sujet conscient. Puis, par le même logos, par la même raison, l'homme peut comprendre et maîtriser le monde qui l'entoure, il peut se faire « comme maître et possesseur de la nature » (la formule est de Descartes).

A contrario, les animaux qui ne disposent pas de cette capacité de maîtrise, nous apparaissent aujourd'hui comme soumis, opprimés, victimes ou moutons. On voit dans le véganisme se développer l'idée que l'animal est le nouveau prolétariat, sur lequel s'exerce la folie de la raison technicienne et productiviste. Mais pendant très longtemps, les animaux sont apparus plutôt sous la forme d'une puissance brute, immaîtrisable donc inquiétante. L'animalité hors du logos est dans un rapport plus premier au monde, plus sensible, plus direct et brutal. L'animal n'articule pas, c'est pourquoi il est bête comme on est bête quand on ne comprend rien au monde. C'est pourquoi aussi l'animal a toujours eu cette proximité avec la folie, parce que le fou est celui qui désarticule et qui s'avance vers le monde avec cette angoisse de règles qui le fuient.

Et voilà surtout pourquoi cette interrogation sur l'animalité nous rapproche de l'art. Car de quoi est fait le geste artistique, sinon d'un souci de saisir le monde quand il émerge à l'existence. L'artiste n'est pas celui qui vient à nouveau pour bégayer ou répéter ce que tous les autres ont pu dire avant lui. Il est celui qui donne à voir la manière dont le visible se constitue lui-même (Merleau Ponty). Le peintre est celui qui au-delà du paysage nous fait voir comment la lumière nous frappe et nous émeut. Le musicien est celui qui nous montre comment les sons s'articulent pour construire un univers, l'univers sonore. L'artiste est donc celui qui se tient avant même que le monde soit complètement articulé pour montrer comment il s'articule. L'artiste n'est donc pas un sur-voyant mais plutôt un mal-voyant, un déficient volontaire.

Le geste artistique consiste donc à revenir avant la raison qui dit le monde, pour laisser les choses venir dans leur surprenante nouveauté, comme si elles n'avaient jamais été encore vues, entendues, comprises. En cela, l'artiste est moins qu'humain, il revient avant le logos, au lieu où les émotions ne s'articulent pas encore en sens. L'artiste crie plus qu'il ne parle (on pense déjà à Munch).

L'artiste s'installe donc dans un territoire où il se rapproche de l'animal.

« Ce qui est au-dehors nous ne le connaissons
que par les yeux de l’animal.  Car dès l’enfance
on nous retourne et nous contraint à voir l’envers,
les apparences, non l’ouvert, qui dans la vue
de l’animal est si profond. »

Rainer Maria Rilke Huitième élégie de Duino

Ce fragment du poème de Rilke rejoint celui de Hugo. L'homme construit les apparences ; son monde banal et quotidien est articulé. Pour se faire poète, artiste, il faut rejoindre cet ouvert, ce moment où le réel, les émotions jaillissent sans être articulées… Il faut se faire comme l'animal « pauvre en monde ».

 

Je voudrais donc maintenant faire un lien, non plus seulement avec l'art, mais plus particulièrement avec cet art expressionniste qui nous est donné à voir ici. L'expressionnisme est un courant né au début du XXe siècle et qui délaisse la représentation objective du monde pour nous plonger au coeur même des sentiments. L'expressionnisme ne montre pas, il donne à ressentir, il agit directement sur le ressenti intérieur des individus. Il n'est plus question ici de représentation du réel, mais d'une œuvre capable de provoquer chez le spectateur un retour sur le moi intérieur et ses passions. L'expressionnisme pour se produire quitte donc le trait et le dessin pour aller vers la couleur pure ; il abandonne l'idée de figuration objective pour travailler une matière expressive. Dans la sculpture, la peinture ou encore la musique, les motifs ne sont pas choisis pour ce qu'ils signifient, mais bien pour leur capacité à convoquer des émotions. « L'artiste est la main qui par l'usage convenable de telle ou telle touche met l'âme humaine en vibration » écrit Kandinsky dans Du spirituel dans l'Art et dans la peinture en particulier.

Le motif n'est plus là pour signifier… L'expressionnisme se situe hors du discours signifiant, hors du logos, il refuse la raison pour lui préférer l'émotion. D'où vient ce virage ? C'est que de Descartes à Die Brücke, du XVIIe siècle au début du XXe, la raison n'est plus vécue comme un idéal d'humanité. Au moment où s'esquisse le courant expressionniste, un lourd climat pèse sur l'Europe, celui d'une conscience déçue qui annonce déjà le désastre de la raison que seront les deux guerres mondiales et surtout la barbarie nazie. L'Europe sent approcher la bête immonde et elle ne croit plus à la capacité de la raison de canaliser les pulsions destructrices. Déjà Nietzsche a écrit son œuvre et il a révélé à l'humanité la force de ce qu'il appelle « la volonté de puissance ». Déjà Freud parle de Malaise dans la culture et révèle aux hommes qu'ils ne sont pas si libres et maîtres d'eux-mêmes, mais plutôt conduits par des pulsions, en particulier de mort. En ce début du XXe siècle, l'homme ne croit plus en l'homme, c'est un moment d'effroi qui précède la grande terreur.

Dans ce contexte, les artistes jouent une fois encore un rôle préfigurateur ; bien avant les drames insoutenables de 1945, ils ont compris la menace que fait peser une Raison trop sûre d'elle-même qui prétend tout expliquer, trouver un sens à l'histoire, une justification à la mort de millions dans des chambres à gaz ou des goulags. Si la Raison est insoutenable, il s'agit de s'en absenter. Se détournant du logos, du sens et de l'évidence, l'expressionnisme veut revenir au geste premier de l'art : il veut saisir le monde au plus près, comme celui-ci se révèle avant d'être articulé en mots et concepts. De toutes façons, l'art figuratif est arrivé au bout de ce qu'il pouvait être et la photographie découverte en ce début de siècle représente bien plus exactement l'objectivité. Il ne sert plus à rien de vouloir dire le monde, il faut descendre dans ses couches plus profondes, là où il vient toucher l'esprit de l'homme de façon plus intime, avant même d'être articulé en concepts. Nietzsche avait décrit l'art comme le mélange entre la pulsion dionysiaque et le calme apollinien des belles formes. L'expressionnisme cherche à traduire dans sa peinture, sa sculpture, sa musique cette puissance originaire de Dionysos qui grâce à l'ivresse décompose les mots et les êtres. Il est tumulte, mouvement, cri.

L'expressionnisme dès lors se distingue de l'impressionnisme qui l'a pourtant précédé et inspiré. L'impressionnisme d'un Monet, Manet, Degas ne représentait déjà plus le réel mais montrait comment le réel se construit au sein même de notre perception : au lieu de montrer la ligne ou la feuille de nénuphar, il montrait comment nous ne voyons d'abord vraiment qu'un nuage de points qu'ensuite nous interprétons comme une ligne, d'abord des tâches vertes de couleur sur un fond bleu qu'ensuite nous interprétons comme une fleur de nénuphar. Mais c'était déjà trop car l'interprétation est encore un art de la raison et du logos.

L'expressionnisme creuse plus profond : il montre comment la couleur, avant même d'être saisie comme rouge ou bleue dans un travail d'interprétation, comment cette couleur a déjà fait jaillir en nous le feu ou la glace, le soleil ou la mer. L'expressionnisme saisit le monde avant même qu'il n'apparaisse aux yeux des hommes, dans son tumulte émotionnel infra langagier. Bleu, et je frissonne ; rouge et je suis soudain bercé comme par la flamme.

On comprend dès lors les liens que l'art impressionniste peut nouer avec la question animale. Tout comme l'animal, il se tient dans un espace où ne règne pas le logos. Tout comme l'animal, il cherche un point de contact entre le monde et l'émotion qui ne se cristallise pas encore dans des mots. Comme l'animal, il veut se tenir dans l'ouvert, celui de Rilke ; il veut échapper à l'apparence, à la belle forme pour se lier plus intimement avec le fond du monde. Comme l'animal, l'expressionnisme refuse la raison, il se fait bête. Dans l'expression non articulé du réel, dans le cri, il est proche de la folie.

Et c'est ainsi que je fus frappé, en préparant cet exposé, de découvrir que le tableau le plus célèbre de l'expressionnisme, le Cri de Munch, avait été conçu et montrait un lieu qui se trouvait à Oslo, juste entre un abattoir et un asile psychiatrique.

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10 mai 2018

Présentations et Représentations - 12 mai 2018

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