« Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,
Baisse son cou lugubre et sa tête égarée ;
(...)
Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni,
Son œil plein des stupeurs sombres de l'infini,
Où luit vaguement l'âme effrayante des choses. »

Hugo Melancholia (1838)

Si ces propos commence par quelques vers de Hugo , ce n'est pas pour construire un discours éthique sur l'animal ; bien que l'on sache que le poète fut le premier a s'intéresser à leur étrange condition et à proposer une loi en leur faveur. Mais bien parce qu'il s'agit d'éclairer cette conférence par la parole d'un poète, c'est-à-dire un artiste, un artiste de la parole (et l'on verra que cela a quelques sens avec ce qui va suivre), qui rend hommage à l'oeil et au regard d'un animal capable de percevoir l'âme des choses.

Sur l'affiche de l'exposition, Animalité est en majuscule d'imprimerie comme si l'animal était le roi du spectacle, la force où se puise la naissance de cette exposition. Or, c'est cela que je veux d'abord interroger : pourquoi la condition animale serait-elle un pont vers l'art et particulièrement vers cet art que l'on dit expressionniste ?

Il est à noter que dans le titre de l'exposition, il n'y a pas que l'animalité, mais aussi l'humanité, notre condition ; et que les deux marchent côté à côte, liés par le tiret et comme inséparables. Bien sûr en effet qu'on ne saurait séparer l'homme et l'animal, car ils sont tout d'abord dans une proximité de chair. L'homme est avant tout une chair animée. Anima, ce mot latin qui a donné aussi bien l'âme que l'animal : le fait d'être en mouvement, capable d'autosuffisance. Car l'homme de ce point de vue est d'abord et avant tout un animal, comme la génétique ou la paléontologie nous l'apprennent aujourd'hui, mais comme déjà le concevait Aristote dans le Peri psuche, où il dote l'homme de trois âmes : végétative, animale et noétique. Si seule la dernière, l'âme noétique, appartient en propre aux hommes, les êtres humains partagent avec les vivants les deux autres niveaux d'âmes, notamment l'âme animale qui permet la sensation. L'animal, comme l'homme, sent le monde, le ressent ; comme vient enfin de le reconnaître récemment notre code civil en donnant à l'animal le statut de « créature sensible ». Comme l'animal, nous avons donc un rapport avec le monde. Nous sentons le monde, c'es-à-dire que nous le laissons entrer en nous, interagir avec nous. C’est ce que Bichat appelle l’« animal vivant au-dehors». Pour être animale, la vie en effet doit être une vie de relation et intégrer le rapport au monde.

On conçoit déjà ce que l'art pourra tirer de ce rapprochement. Il n'est pas d'artiste qui ne soit saisi par le monde qui l'entoure et qui essaie d'en traduire et dire l'essence.

L'homme est donc en son fond une animalité, il agit et vit branché sur son environnement. Merveilleuse découverte qu'a confirmé par exemple la psychanalyse lorsqu'elle a fait de l'enfant une chair fragmentaire, traversé par le monde, sans capacité à se replier sur soi pour affirmer son être. La découverte psychanalytique au début du XXe siècle (et nous y reviendrons) ; c'est ce lien intime de l'homme avec ce qui le précède, avec l'organique, avec le milieu, avec le sensible qui n'est pas encore intelligible. De ce point de vue là, l'animalité n'est plus très loin. Comme l'écrit Jung :

"Chez l’homme moderne, l’instinct (l’animal) est le plus souvent réprimé, repoussé,voire nié. Morale et éducation ont pourvu l’instinct, l’animalité de caractéristiques négatives à rejeter. L’homme, par la volonté, est en effet capable de dominer ses instincts, mais l’animal ne disparaît pas. L’acceptation de l’âme animale est la condition de l’unification de l’individu, et de la plénitude de son épanouissement ." C.G.JUNG. Le processus d’individuation ; L’homme et ses symboles

Sous cet angle du rapprochement avec l'animal s'est créée toute une mythologie, celle du cerveau reptilien, de l'homme moutonnier, troupeau, du singe savant. Ainsi sous la face splendide de l'humanité percerait le territoire de l'animal.

Pourtant, comme le titre de cette exposition nous conduit à le penser, animalité et humanité ne se confondent pas ; mais reliées par un tiret, elles se déplacent sur deux chemins séparées. Animal-ité ou human-ité, ce sont deux essences distinctes. Animal et humain sont avant tout des genres, des éléments de classification que seul un homme peut construire : c'est lui qui isole et sépare les êtres en leur donnant une place. Ce travail de la classification, l'homme ne peut le faire que parce qu'il est doué de ce que les grecs appelait un logos, une raison dans une traduction moderne incomplète, ou plutôt une parole raisonnante, capable d'articuler les objets et les choses. Aristote disait : l'homme est zoon logon ekon, animal doué de raison. Car voilà, l'homme parle, mais pas les bêtes… et c'est bien leur malheur. Les animaux communiquent, mais ils ne sont pas capables comme nous de tracer une limite entre les différents êtres, notamment ils ne sont pas capables de circonscrire leur propre être pour se faire appeler « sujet ». Car l'homme ne devient homme qu'en traçant en lui la limite entre sa part animale et ce qu'il veut être. Pour devenir homme, l'animal humain doit donc se dépasser lui-même (voilà pourquoi dans le titre de l'exposition, Humanité vient après animalité). Comme le disait A. Kojève C’est en détruisant l’animalité présente en lui, en la dépassant, que l’humanité de l’homme peut se développer. Humain, il peut l’être seulement dans la mesure où il transcende et transforme l’animal qui est en lui ; il peut l’être seulement parce qu’il est capable de dominer et de détruire son animalité même. Kojève résume ainsi cette situation : l’homme est une maladie mortelle de l’animal. La différenciation, il ya bien longtemps, à un moment donné du processus de l’évolution, entre être humain et être animal, loin d'avoir permis des séparations claires entre des entités qui seraient distinctes, a eu lieu à l’intérieur même du support. La « césure » ou le clivage entre « vie animale » et « vie humaine » passe avant tout à l’intérieur de l’« homme vivant ». L’homme abrite ainsi une dualité de natures, séparées comme par une frontière mobile passant à l’intérieur de l’homme… .

L'homme se définit donc entièrement par sa capacité à tracer des limites, des frontières et à articuler ce qu'il a ainsi séparé. L'homme projette du sens sur le monde à travers sa raison, l'animal lui, comme le dit Von Uexkull, est pauvre en monde.

C'est donc par la parole, par le verbe, comme le rappelle la genèse, que l'homme advient depuis Dieu. Et c'est pourquoi l'essence divine de l'homme est aussi sa capacité à séparer le profane du sacré, en plaçant entre les deux l'interdit, le « tu ne dois pas ». C'est pourquoi aussi dans la Bible les animaux n'ont pas d'être tant que Adam n'est pas venu leur donner un nom (Genèse 2 19-20). C'est pourquoi enfin les bêtes dans le livre sacré incarne si souvent la faute. D'ailleurs si le péché originel s'incarne dans le serpent, la tromperie première de cet animal vient du fait de sa parole : un animal parlant ne peut-être que le symbole d'une confusion, d'un désordre et le serpent trompe Eve en osant s'élever contre la parole de Dieu.

En usant du logos, l'homme peut ainsi donner forme au monde, le constituer. Par la Raison, l'homme prend d'abord contrôle sur soi ; il expulse l'instinct et se rend maître de sa propre nature, en devenant la figure du sujet conscient. Puis, par le même logos, par la même raison, l'homme peut comprendre et maîtriser le monde qui l'entoure, il peut se faire « comme maître et possesseur de la nature » (la formule est de Descartes).

A contrario, les animaux qui ne disposent pas de cette capacité de maîtrise, nous apparaissent aujourd'hui comme soumis, opprimés, victimes ou moutons. On voit dans le véganisme se développer l'idée que l'animal est le nouveau prolétariat, sur lequel s'exerce la folie de la raison technicienne et productiviste. Mais pendant très longtemps, les animaux sont apparus plutôt sous la forme d'une puissance brute, immaîtrisable donc inquiétante. L'animalité hors du logos est dans un rapport plus premier au monde, plus sensible, plus direct et brutal. L'animal n'articule pas, c'est pourquoi il est bête comme on est bête quand on ne comprend rien au monde. C'est pourquoi aussi l'animal a toujours eu cette proximité avec la folie, parce que le fou est celui qui désarticule et qui s'avance vers le monde avec cette angoisse de règles qui le fuient.

Et voilà surtout pourquoi cette interrogation sur l'animalité nous rapproche de l'art. Car de quoi est fait le geste artistique, sinon d'un souci de saisir le monde quand il émerge à l'existence. L'artiste n'est pas celui qui vient à nouveau pour bégayer ou répéter ce que tous les autres ont pu dire avant lui. Il est celui qui donne à voir la manière dont le visible se constitue lui-même (Merleau Ponty). Le peintre est celui qui au-delà du paysage nous fait voir comment la lumière nous frappe et nous émeut. Le musicien est celui qui nous montre comment les sons s'articulent pour construire un univers, l'univers sonore. L'artiste est donc celui qui se tient avant même que le monde soit complètement articulé pour montrer comment il s'articule. L'artiste n'est donc pas un sur-voyant mais plutôt un mal-voyant, un déficient volontaire.

Le geste artistique consiste donc à revenir avant la raison qui dit le monde, pour laisser les choses venir dans leur surprenante nouveauté, comme si elles n'avaient jamais été encore vues, entendues, comprises. En cela, l'artiste est moins qu'humain, il revient avant le logos, au lieu où les émotions ne s'articulent pas encore en sens. L'artiste crie plus qu'il ne parle (on pense déjà à Munch).

L'artiste s'installe donc dans un territoire où il se rapproche de l'animal.

« Ce qui est au-dehors nous ne le connaissons
que par les yeux de l’animal.  Car dès l’enfance
on nous retourne et nous contraint à voir l’envers,
les apparences, non l’ouvert, qui dans la vue
de l’animal est si profond. »

Rainer Maria Rilke Huitième élégie de Duino

Ce fragment du poème de Rilke rejoint celui de Hugo. L'homme construit les apparences ; son monde banal et quotidien est articulé. Pour se faire poète, artiste, il faut rejoindre cet ouvert, ce moment où le réel, les émotions jaillissent sans être articulées… Il faut se faire comme l'animal « pauvre en monde ».

 

Je voudrais donc maintenant faire un lien, non plus seulement avec l'art, mais plus particulièrement avec cet art expressionniste qui nous est donné à voir ici. L'expressionnisme est un courant né au début du XXe siècle et qui délaisse la représentation objective du monde pour nous plonger au coeur même des sentiments. L'expressionnisme ne montre pas, il donne à ressentir, il agit directement sur le ressenti intérieur des individus. Il n'est plus question ici de représentation du réel, mais d'une œuvre capable de provoquer chez le spectateur un retour sur le moi intérieur et ses passions. L'expressionnisme pour se produire quitte donc le trait et le dessin pour aller vers la couleur pure ; il abandonne l'idée de figuration objective pour travailler une matière expressive. Dans la sculpture, la peinture ou encore la musique, les motifs ne sont pas choisis pour ce qu'ils signifient, mais bien pour leur capacité à convoquer des émotions. « L'artiste est la main qui par l'usage convenable de telle ou telle touche met l'âme humaine en vibration » écrit Kandinsky dans Du spirituel dans l'Art et dans la peinture en particulier.

Le motif n'est plus là pour signifier… L'expressionnisme se situe hors du discours signifiant, hors du logos, il refuse la raison pour lui préférer l'émotion. D'où vient ce virage ? C'est que de Descartes à Die Brücke, du XVIIe siècle au début du XXe, la raison n'est plus vécue comme un idéal d'humanité. Au moment où s'esquisse le courant expressionniste, un lourd climat pèse sur l'Europe, celui d'une conscience déçue qui annonce déjà le désastre de la raison que seront les deux guerres mondiales et surtout la barbarie nazie. L'Europe sent approcher la bête immonde et elle ne croit plus à la capacité de la raison de canaliser les pulsions destructrices. Déjà Nietzsche a écrit son œuvre et il a révélé à l'humanité la force de ce qu'il appelle « la volonté de puissance ». Déjà Freud parle de Malaise dans la culture et révèle aux hommes qu'ils ne sont pas si libres et maîtres d'eux-mêmes, mais plutôt conduits par des pulsions, en particulier de mort. En ce début du XXe siècle, l'homme ne croit plus en l'homme, c'est un moment d'effroi qui précède la grande terreur.

Dans ce contexte, les artistes jouent une fois encore un rôle préfigurateur ; bien avant les drames insoutenables de 1945, ils ont compris la menace que fait peser une Raison trop sûre d'elle-même qui prétend tout expliquer, trouver un sens à l'histoire, une justification à la mort de millions dans des chambres à gaz ou des goulags. Si la Raison est insoutenable, il s'agit de s'en absenter. Se détournant du logos, du sens et de l'évidence, l'expressionnisme veut revenir au geste premier de l'art : il veut saisir le monde au plus près, comme celui-ci se révèle avant d'être articulé en mots et concepts. De toutes façons, l'art figuratif est arrivé au bout de ce qu'il pouvait être et la photographie découverte en ce début de siècle représente bien plus exactement l'objectivité. Il ne sert plus à rien de vouloir dire le monde, il faut descendre dans ses couches plus profondes, là où il vient toucher l'esprit de l'homme de façon plus intime, avant même d'être articulé en concepts. Nietzsche avait décrit l'art comme le mélange entre la pulsion dionysiaque et le calme apollinien des belles formes. L'expressionnisme cherche à traduire dans sa peinture, sa sculpture, sa musique cette puissance originaire de Dionysos qui grâce à l'ivresse décompose les mots et les êtres. Il est tumulte, mouvement, cri.

L'expressionnisme dès lors se distingue de l'impressionnisme qui l'a pourtant précédé et inspiré. L'impressionnisme d'un Monet, Manet, Degas ne représentait déjà plus le réel mais montrait comment le réel se construit au sein même de notre perception : au lieu de montrer la ligne ou la feuille de nénuphar, il montrait comment nous ne voyons d'abord vraiment qu'un nuage de points qu'ensuite nous interprétons comme une ligne, d'abord des tâches vertes de couleur sur un fond bleu qu'ensuite nous interprétons comme une fleur de nénuphar. Mais c'était déjà trop car l'interprétation est encore un art de la raison et du logos.

L'expressionnisme creuse plus profond : il montre comment la couleur, avant même d'être saisie comme rouge ou bleue dans un travail d'interprétation, comment cette couleur a déjà fait jaillir en nous le feu ou la glace, le soleil ou la mer. L'expressionnisme saisit le monde avant même qu'il n'apparaisse aux yeux des hommes, dans son tumulte émotionnel infra langagier. Bleu, et je frissonne ; rouge et je suis soudain bercé comme par la flamme.

On comprend dès lors les liens que l'art impressionniste peut nouer avec la question animale. Tout comme l'animal, il se tient dans un espace où ne règne pas le logos. Tout comme l'animal, il cherche un point de contact entre le monde et l'émotion qui ne se cristallise pas encore dans des mots. Comme l'animal, il veut se tenir dans l'ouvert, celui de Rilke ; il veut échapper à l'apparence, à la belle forme pour se lier plus intimement avec le fond du monde. Comme l'animal, l'expressionnisme refuse la raison, il se fait bête. Dans l'expression non articulé du réel, dans le cri, il est proche de la folie.

Et c'est ainsi que je fus frappé, en préparant cet exposé, de découvrir que le tableau le plus célèbre de l'expressionnisme, le Cri de Munch, avait été conçu et montrait un lieu qui se trouvait à Oslo, juste entre un abattoir et un asile psychiatrique.

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