«  Ils disent donc
Que la bête est une machine ;
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d'âme, en elle tout est corps. (…)

Qu'est-ce donc ? Une montre. Et nous ? C'est autre chose. » 

La Fontaine Discours à Madame de la Sablière

 

A entendre ces quelques mots du fabuliste, on pourrait se méprendre et penser que La Fontaine reprend ici à son compte les thèses de Descartes son aîné, faisant de l'animal une machine, une machinerie complexe d'horlogerie. Car le moraliste, si célèbre pour avoir mis en scène tout un bestiaire dans ses fables royales, écrit en un siècle où l'animal se voit peu à peu relégué de la scène, repoussé par la philosophie du côté des êtres sans raison, des automates sans âme : le XVIIe siècle est pour l'animal le moment de son grand effacement. Bien sûr, La Fontaine n'adhère pas complètement à ce propos. Car si les animaux n'étaient que pures mécaniques, notre poète devrait se passer des acteurs de ses fables. Il faut à l'animal intelligence, ruse et courage si l'on veut qu'il puisse servir de modèle au Prince, de morale pour la foule, d'éducation pour le jeune dauphin. La Fontaine plus loin écrit « Que ces Castors ne soient qu'un corps vide d'esprit, Jamais on ne pourra m'obliger à le croire ». Notre poète se fait le dernier défenseur des bêtes, dans un siècle qui peu à peu les oublie. C'est la voix d'un artiste qui résonne ici et tente de retenir l'animalité au côté de l'humain, dans un monde commun. Comme s'il fallait l'art pour garder proches ceux que la pensée occidentale a séparés. Ce n'est pas rien que ce soit un poète qui dans ses vers résiste à la pensée cartésienne de la séparation des êtres.

Ce que je voudrais écrire aujourd'hui, c'est l'histoire d'un effacement, que l'art expressionniste vient bouleverser.

Le titre de l'exposition, en miroir avec celle qui l'a précédée, place côte à côté humanité et animalité. Mais le tiret, nous l'avons déjà remarqué, indique cette césure entre deux conditions qui dans nos esprits sont profondément opposées : jamais l'homme, pourtant issu de l'animal, ne redeviendra animal. Et cette fois, l'HUMANITÉ est placée en tête, en capitale d'imprimerie, comme pour mieux montrer combien sa condition dépasse celle de la bête : l'humanité a définitivement surpassé, écrasé l'animal en elle ; et la bête n'est plus que la scorie, le lointain souvenir de ce que nous ne serons jamais plus.

Cette rupture entre l'homme et l'animal, recouvre une distinction cruciale en Occident ; celle entre nature et culture. Nature : c'est-à-dire le sauvage, le sans forme, ce qui n'a pas été travaillé ; comme la forêt vierge, le territoire non labouré, l'animal laissé à ses instincts. Culture : la manière dont cette nature a été travaillée, mise en forme par un être intelligent. Le naturel c'est natura, en latin ce qui est ainsi depuis la naissance (on parle encore d'inné). La culture, c'est ce qui a reçu des soins, qui a été aimé, adoré, choyé, en un mot transformé (ce sont tous les sens du verbe latin colo). Ces deux concepts ont imprégné notre histoire, notamment notre histoire moderne, comme la distinction fondamentale où se sépare l'homme du reste des êtres. Car si la nature reste naturelle, l'homme, lui, par son intelligence, travaille et transforme tout ce qui l'entoure, y compris son propre corps. Même dans sa propre chair, l'homme a fait disparaître l'animal : l'art du barbier a triomphé de ses poils ; l'art du tatouage a marqué sa peau des signes de son clan. L'homme est un être de culture, par différence avec le végétal mais aussi avec les bêtes. Les animaux vivent en harmonie avec la nature, sans la changer : partie du tout, ils ne sauraient lui porter atteinte, mais au contraire obéissent et servent ce tout. Seul l'homme se dresse contre la nature et cherche à lui imposer son ordre. L'humanité ne sera plus jamais l'animalité, parce qu'elle est cultivée ; et la culture, dans tous les sens de ce terme, va devenir le sésame d'une humanité accomplie.

Mais ce n'est pas tout. Au sein même de la culture, l'art va jouer un rôle primordial. Ecoutons ce que dit Hegel :

« L'universalité du besoin d'art ne tient pas à autre chose qu'au fait que l'homme est un être pensant et doué de conscience. En tant que doué de conscience, l'homme doit se placer en face de ce qu'il est, de ce qu'il est d'une façon générale, et en faire un objet pour soi. Les choses de la nature se contentent d'être, elles sont simples, ne sont qu'une fois, mais l'homme, en tant que conscience, se dédouble : il est une fois, mais il est pour lui-même. Il chasse devant lui ce qu'il est ; il se contemple, il se représente lui-même. Il faut donc chercher le besoin général qui provoque une œuvre d'art dans la pensée de l'homme, puisque l'œuvre d'art est un moyen à l'aide duquel l'homme extériorise ce qu'il est.

Cette conscience de lui-même, l'homme l'acquiert de deux manières : théoriquement, en prenant conscience de ce qu'il est intérieurement, de tous les mouvements de son âme, de toutes les nuances de ses sentiments, en cherchant à se représenter lui-même, tel qu'il se découvre par la pensée, et à se reconnaître dans cette représentation qu'il offre à ses propres yeux. Mais l'homme est également engagé dans des rapports pratiques avec le monde extérieur, et de ces rapports naît également le besoin de transformer ce monde, comme lui-même, dans la mesure où il en fait partie, en lui imprimant son cachet personnel. Et il le fait, pour encore se reconnaître dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d'une réalité extérieure. On saisit déjà cette tendance dans les premières impulsions de l'enfant : il veut voir des choses dont il soit lui-même l'auteur, et s'il lance des pierres dans l'eau, c'est pour voir ces cercles qui se forment et qui sont son œuvre dans laquelle il se retrouve comme un reflet de lui-même. Ceci s'observe dans de multiples occasions et sous les formes les plus diverses, jusqu'à cette forme de reproduction de soi-même qu'est une œuvre d'art. » Cours d’esthétique (1818-1829), t. I

L'art est le mouvement le plus éminent de la culture car c'est à travers lui que l'homme s'objective : en peignant, en sculptant, l'homme impose à la matière sa patte ; l'homme donne forme au réel qui l'entoure. Il n'y a pas de geste plus culturel que celui qui consiste à transformer la matière pour y faire entrer une idée ; et c'est pour cela que la poésie, poiesiV en grec, que l'on traduit aussi par production est la forme culturelle première. D'ailleurs, c'est pour cela que chez les grecs, les arts forment un tout unique qu'ils appellent tecnh ; on ne distingue pas encore entre les artistes et les artisans ; et le potier est tout autant technicien que le sculpteur. Le potier fait passer l'idée qu'il se fait du vase dans la terre glaise pour réaliser ce vase ; tout comme l'artiste fait passer l'idée qu'il a du tableau dans ses peintures, le sculpteur dans la pierre. Le but de l'art grec, c'est le geste parfait, celui qui fait passer la matière brute (la nature) dans une forme idéale. L'Art a pour mission de donner matière aux idées, ces idées que l'esprit humain conçoit et qu'il faut faire advenir dans le réel par un travail de production. Ainsi le grand sculpteur est capable de représenter dans le marbre non pas tel ou tel individu, mais bien l'Homme dans son essence même, dans sa vérité. Le grand tragédien est capable de produire sur scène si parfaitement la vérité du spectacle de nos malheurs, que notre esprit se libèrera des craintes et des douleurs que le tragique de nos vies lui inspirait (c'est la fameuse catharsis aristotélicienne). L'art, comme modification du réel par l'empreinte d'une idée, comme réalisation de la vérité des êtres, est donc le geste éminemment culturel, dont ne dispose bien sûr pas les animaux. Au travers de l'art, l'homme s'impose à la nature qu'il transforme : il impose sa marque, son intelligence. La technique du paysan modifie le paysage et crée le champ ; la technique du sculpteur triomphe du marbre brut et fait jaillir la statue. L'humanité surpasse le naturel, le dépasse et le transforme.

 

Ainsi l'homme se sépare de la nature par sa capacité culturelle. Mais chez les grecs, même si cette culture s'inscrit en rupture avec la nature ; le geste artistique cherche encore à exprimer la vérité de cette Nature. Avec l'époque moderne de la Raison, la coupure va se faire beaucoup plus sensible. Le cogito cartésien va définitivement séparer l'homme du naturel, des animaux comme de tous les êtres inertes.

« J'ai le don de penser ; et je sais que je pense.
Or vous savez, Iris, de certaine science,
Que, quand la bête penserait,
La bête ne réfléchirait
Sur l'objet ni sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soutient nettement
Qu'elle ne pense nullement. »

La Fontaine Discours à Madame de la Sablière

 

L'époque moderne derrière Descartes va montrer que seul l'être humain réfléchit ou « pense qu'il pense ». Descartes invente le sujet moderne, cet être qui se définit par le nom de conscience, c'est-à-dire qui a sans cesse le savoir de son existence ; un être qui réfléchit sur tout comme sur lui-même et qui peut donc être rationnel et raisonnable. L'humanité se réduit à la pensée, elle n'est plus ni son corps, donc pas même son sexe, pas sa couleur de peau, pas son histoire ou son origine sociale. Voici venir l'humanisme qui déclare tous les hommes égaux sous l'attribut de la pensée. Quant au reste, la chair, les processus biologiques, la vie… tout cela est disqualifié comme ce qui s'écarte de notre être. Tout cela est processus, comme peut l'être la vie animale qui n'est que mécanique organique. L'animalité en nous ou hors de nous est niée ; ou plutôt disqualifiée puisqu'elle n'est pas pensée. Avec l'âge moderne s'éteint l'animal décidément trop biologique ou naturel. Voici désormais l'âge de l'homme, de son talent pour imposer sa pensée sur toutes choses ; voici les Lumières, siècle éminent de la culture.

L'art va lui aussi se trouver modifié par ce brusque changement, emporté et brisé en deux. D'un côté il sera technique, et aura pour mission de réaliser les ambitions de la culture : rendre l'homme comme « maître et possesseur de la nature ». De l'autre, il deviendra esthétique et s'inventera beaux-arts. Car désormais si le sujet est au coeur de toutes les réflexions, la question de l'art n'est plus celle de la vérité de la nature, mais celle de la manière dont le sujet crée des formes sensibles : c'est la question du talent ou du génie. L'art ne cherche plus à ressaisir le réel, il se demande comment il peut émouvoir le sujet et agir en lui : c'est la question du beau.

« D’une façon générale, il faut dire que l’art, quand il se borne à imiter, ne peut rivaliser avec la nature, et qu’il ressemble à un ver qui s’efforce en rampant d’imiter un éléphant. Dans ces reproductions toujours plus ou moins réussies, si on les compare aux modèles naturels, le seul but que puisse se proposer l’homme, c’est le plaisir de créer quelque chose qui ressemble à la nature. Et de fait, il peut se réjouir de produire lui aussi, grâce à son travail, son habileté, quelque chose qui existe déjà indépendamment de lui. Mais justement, plus la reproduction est semblable au modèle, plus sa joie et son admiration se refroidissent, si même elles ne tournent pas à l’ennui et au dégoût. Il y a des portraits dont on a dit spirituellement qu’ils sont ressemblant à vous donner la nausée. Kant donne un autre exemple de ce plaisir qu’on prend aux imitations : qu’un homme imite les trilles du rossignol à la perfection comme cela arrive parfois, et nous en avons vite assez; dès que nous découvrons que l’homme en est l’auteur, le chant nous paraît fastidieux; à ce moment nous n’y voyons qu’un artifice, nous ne le tenons ni pour une oeuvre d’art, ni pour une libre production de la nature. »

HEGEL, Introduction à l’esthétique

L'oeuvre d'art ne doit plus se rapprocher du naturel ; au contraire, elle doit sans cesse affirmer avec force la puissance créatrice de l'artiste : sa capacité à imaginer, inventer des concepts, affirmer sa pensée. L'Art devient de plus en plus spirituel et il ne faut pas s'étonner que l'on puisse proposer tout une hiérarchie des arts qui aillent des plus grossiers, ceux qui sont encore enchevêtrés dans une matière pesante (sculpture, architecture) vers ceux dont la matière n'est déjà presque plus tangible (la musique). L'art moderne privilégiera le dessin et la musique pour leur moindre densité.

 

Voici comment notre occident en moins de vingt siècle s'est peu à peu écarté de la nature pour affirmer la puissance de la culture et de l'art. Depuis cinq siècle, s'est affirmé par surcroît le règne de l'homme, l'humanisme, qui a congédié définitivement le naturel, la chair et l'animalité. Dans cette modernité conquérante, l'art a peu à peu pris une place éminente : il est ce lieu où s'affirme la spiritualité de l'homme. Mais cette nouvelle définition de l'art n'est pas sans poser problème : en effet, si l'art est devenu esthétique, si sa mission est le beau, si sa réalisation est l'émotion singulière qui touche chaque sujet ; comment alors expliquer qu'une œuvre puisse être universelle ? Quand le tableau grec cherchait à peindre la vérité d'un objet, l'universalisme de ce tableau ne posait de problème à personne puisque la vérité est précisément marquée par son caractère universel ; et on comprend que tous pouvaient communier dans cette forme. Mais quand l'art est la concrétisation d'un talent singulier et qu'il touche l'homme dans une émotion chaque fois singulière ; comment croire encore en des œuvres universelles, sinon à penser qu'il existe des émotions universelles (ce que dira Kandinsky) ?

En mettant en avant l'humanité, l'art moderne s'est donc mué en une question insoluble. Plus profondément, comme nous l'avons dit la dernière fois, c'est le monde moderne et la domination de la Raison qui va trouver ses limites au début du XXe siècle dans une crise de civilisation, des guerres et une barbarie sans nom. Et dans cette époque ravagée par le doute, l'expressionnisme est apparu comme une réponse.

Tout d'abord, parce qu'à la froide raison, l'école du cavalier bleu oppose le retour aux sentiments : la peinture n'est plus là pour donner à voir mais pour faire ressentir. Au règne de l'entendement, l'expressionnisme oppose l'émotion et donc la chair, le corps vivant. Mais surtout, et c'est aujourd'hui ce qui nous intéresse, l'école expressionniste répudie la culture, qu'elle considère comme un instrument bourgeois. Après deux siècles de Lumières et d'humanisme, l'Occident n'est plus capable que de désolation et de champ de bataille. Partout, les hommes se dressent les uns contre les autres au nom de la civilisation. C'est ce contresens que les peintres, les poètes de l'expressionnisme dénonceront, eux qui, chacun à leur tour feront l'expérience personnelle de la misère sociale ou des tranchées. Ces peintres, ces poètes rêvent d'une fraternité (tellement même qu'ils seront taxés de bolcheviques par les nazis), d'une communauté universelle, d'un souffle commun. C'est pourquoi ils se tourneront vers les sentiments bruts, les cris, l'infra-langagier ; tout ce qui précède l'exercice de la raison. Mais surtout, les expressionnistes chercheront les moyens de se reconnecter avec le monde, à retisser le lien entre tout ce que la culture a séparé. Dépassée la civilisation occidentale... tout comme le cubisme, l'expressionnisme se tournera vers les arts premiers.

« Nos idées et non idéaux doivent porter un habit grossier, nous devons les nourrir de sauterelles et de miel sauvage et non d’histoire afin de sortir de la lassitude de notre manque de goût européen » (Franz Marc)

Dépassée la séparation de l'homme et de la nature, de l'homme et de son corps, de l'humanité et de l'animalité ; tel un nouveau romantisme, l'expressionnisme veut saisir le flux qui circule entre tous.

« Je recherche une communion panthéiste avec la vibration et le flux du sang de la nature, dans les arbres, dans les animaux, dans l'air [...]. Je ne vois pas de meilleur médium pour "l'animalisation " de l'art, comme je voudrais l'appeler, que la peinture de l'animal ». Franz MarcLettre de décembre 1908.

Celui qui peindra le fameux Cavalier bleu, tableau éponyme de l'école, évoque dans cette lettre-manifeste le retour au monde animal. Ce faisant, il retrouve une tradition aussi vieille que l'homme. Car chez les peuples premiers dont se nourrissent ces artistes du début du siècle, on trouve une multitude de dieux-animaux, de dieux à tête ou corps animal. Le monde antique, avant Platon, avant Aristote, avait inventé les chimères, ces hybridations entre hommes et animaux qui mettaient sur un même plan l'humanité et l'animalité. Dans l'histoire des arts, avant que ne s'impose la vision occidentale de la culture, animalité et humanité ne formaient qu'un et le tiret entre les deux ne signifiait pas une séparation mais bien une union indéfectible. Le sphinx de pierre égyptien, le serpent à plume des temples mexicains, le bois sculpté des tribus amérindiennes, toutes ces œuvres montrent la fusion de l'homme et de l'animal dans ce que l'on appelle des totems.

Car si l'art expressionniste redonne aujourd'hui sa place à l'animal au coeur de ses représentations, il renoue d'une certaine façon avec la tradition du totémisme. Le totem, cet être souvent animal, avec lequel le groupe social tisse des liens et qui sert de principe d'unité au groupe social. En représentant l'animal, l'artiste expressionniste ne cherche pas à en faire le portrait. Ce que cherche l'artiste, c'est à en saisir une substance commune, une formule expressive qui vaille pour l'homme comme pour l'animal. « l'art doit mettre à nu l'essence spirituelle des formes naturelles au lieu de copier leur apparence objective avec la vraisemblance exacte » disait Kandinsky. Qu'il s'agisse d'un cheval, d'un chien ou d'un lion, les animaux partagent avec nous une chair et une sensibilité, une communauté de vie que l'artiste vise à retrouver. « L’être humain, si peu pieux, qui m’entourait n’éveillait pas mes vrais sentiments, alors que la joie de vivre de l’animal faisait résonner tout ce qu’il y avait de positif en moi» écrit Franz Marc.

On pourrait bien sûr se moquer de ce statut donné à l'animal. Le totémisme a longtemps été critiqué en Occident, considéré comme l'apanage de peuples premiers, rétrogrades. En effet le totémisme refuse la séparation entre l'humanité et la nature ; il récuse la notion même de culture en plaçant les êtres vivants dans un même continuum. Le totémisme ne participe pas de la civilisation du sujet, de l'individu, de l'humanisme triomphant. Aussi, en renouant avec le totem, l'expressionnisme semble faire un pas en arrière ; mais c'est un pas qu'il assume puisque l'expressionnisme récuse la civilisation occidentale à l'origine de tant de malheurs.

D'autre part, le totémisme est-il si archaïque ? Comme l'a montré l'anthropologie contemporaine, ce mode de compréhension du monde n'est archaïque qu'aux yeux de la civilisation occidentale qui s'est enfermée dans la division entre nature et culture. Philippe Descola dans Par Delà Nature et Culture appelle « naturaliste » le paradigme occidental qui théorise une identité de nature entre le corps de l'animal et celui de l'homme mais une rupture entre la pensée des humains et celle des bêtes. Mais ce paradigme n'est que l'une des quatre grandes formes de représentation de la condition humaine que l'on trouve sur notre planète. A côté du « naturalisme » on trouve « l'analogisme » pour qui les hommes et les animaux se distinguent par le corps et par l'esprit, mais aussi « l'animisme » qui distingue les corps mais pense une continuité de pensée de l'animal et de l'humain, enfin le « totémisme » pour qui hommes et animaux participent d'un même tout unifié. En se référant à ce dernier type de pensée, l'expressionnisme n'est donc en rien inscrit dans un passé régressif, mais comme forme d'art, il choisit une forme d'expression qui tranche avec nos modes de représentation ordinaires. En choisissant de mettre l'animal sur le même plan que l'homme, l'expressionnisme embrasse un totémisme que nous avons du mal à comprendre, parce qu'il est étranger à vingt siècle de notre civilisation appuyée sur la distinction entre nature et culture.

Et n'est-ce pas là aussi une manière pour cet art de nous interpeller et de nous donner à penser autrement ? Dans un monde dans lequel une crise écologique majeure se préfigure, crise engendrée par la volonté absolue de domination de l'homme sur la nature qui l'entoure, n'est-il pas bon que les artistes attirent notre regard sur la communauté de destin qui nous lie avec les bêtes, avec leur chair, avec la vibration et le flux du sang de la nature ? Les sociétés totémiques n'abusaient jamais de leur environnement car elles y trouvaient un sacré que nous avons perdu. L'art expressionniste, en nous ramenant à la communauté perdue que nous formions avec la nature et les bêtes, ne nous incite-t-il pas à vivre autrement notre rapport au monde que sous le seul angle de la domination ? L'art expressionniste dans ce cas ne viserait pas le beau, la satisfaction du sujet contemplant l'oeuvre… mais plus profondément une communauté affective entre le monde et l'individu, dont le médium serait l'oeuvre.

Dans sa conférence l'Origine de l'oeuvre d'art, Martin Heidegger explique que l'oeuvre n'est œuvre que si elle dévoile un monde en liant la terre, le ciel, l'homme et les dieux. La raison d'être de l'art n'est donc en rien une esthétique, la production d'un affect dans un sujet. L'art a plus fondamentalement une portée ontologique : elle nous révèle la manière dont nous nous inscrivons dans ce monde, dans une série de lien avec les puissances qui nous entourent. Dans son mouvement pour dépasser la division entre nature et culture, dans sa volonté de revenir au mouvement commun qui lie les êtres du monde, les hommes comme les animaux, l'art expressionniste trace une voie qui échappe à notre mode de représentation habituel. Revenant au totémisme, en pensant une continuité des êtres, physique autant que spirituel, l'expressionnisme nous ramène dans une nature commune, bien avant que l'Occident ne l'ait déchirée.

« Quand le Cavalier Bleu fut tombé…
Nos mains se saisirent comme des anneaux…

(...)Il était le seul qui pouvait encore entendre les animaux parler,...
 Et il transfigure leurs âmes incomprises. » Else Lasker-Schuler (poème dédié à la mort de Franz Marc).

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